« C’était le 27 février 1927, à l’instar de l’ouvrier parisien, je pense un samedi soir après l’turbin, quelques lascars se sont réunis. Ils étaient trois grands joueurs de cartes : les Mister Brothers, René et Rogier, et Théo Dante, de la pension. Ils n’ont pas choisi la prairie du Grütli, eux, mais se sont attablés, ont brassé les cartes, coup, ‘dégetés’ et commencer à ‘frouiller’. Puis fatigués de s’enguirlander devant les dames de pique, de trèfle ou de carreau, se regardèrent et, après avoir commandé trois de blanc, en bon Vaudois qu’ils étaient, décidèrent de chercher une autre distraction convenant mieux à leur tempérament.
« -- J’ai trouvé.. qu’a dit le carrossier Rogier (il n’a pas osé crier « Eurêka », car il s’est souvenu qu’un autre l’avait dit bien des siècles avant lui), si on jouait à la paume ?
« -- Mais non, gros malin, pas celle-là, mais la boule qu’on les moufflets à la récré.
« -- Ah ! bon, mais on se balance des sacrées savatées, à ce machin-là !
« -- Penses-tu, moi j’en ai vu qu jouent sans se donner de coups de pieds, tu verras. Alors, ça gaze ?
« Il faut dire qu’à l’époque ça gazait dur dans le quartier ; l’usine n’étais pas loin.
« Donc, après la décision vint la réalisation. On se mit en chasse pour récupérer les recrues aux tibias pas trop délicats et qui avaient fait leurs preuves au service militaire dans les exercices de courage. Vous rigolez ? Mais on en trouve…
« Tous n’avaient pas la même idée sur la façon dont ce jeu se pratiquaient, mais ils avaient tous, en tout cas, la santé…
« Réunie en assemblée, cette phalange nomma le père Zbinden comme premier président et Bisule, qui avait déjà la menteuse bien rodée, les abreuva du discours traditionnel (le premier d’une longue série).
« Messieurs, chers camarades sportifs. C’est le matin du grand soir où le quartier de Malley a les châsses fixées sur vous. Du haut du gazomètre, vingt siècles vous contemplent. Nous allons jouer nos cartes, abattre nos atouts et faire une annonce du tonnerre, afin d’informer le monde de la naissance de notre club »
« -- Ca y est, qu’ont dit certains, ça le reprend … les cartes.
« Heureusement il s’arrêta là, et tous furent soulagés.
« -- Mais quel nom qu’on va nous donner ? demanda Julot
« Un grand silence qui laisse le réfléchissoir indécis, et les gestes mous suivit cette pertinente question Le carrossier, qui, comme à son habitude, regardait par la fenêtre le ciel étoilé de la nuit malleysanne, pensa qu’une étoile serait mieux placée sur le maillot des joueurs que sur le parebrise d’une voiture.
« -- Etoile !.. qu’il cria, et, pour ne pas la confondre avec toutes celles déjà sollicitées, on en fera une Sportive rien que pour nous.
« -- Adopté, qu’à rétorqué Piccouline… verse, Julot !
« -- Et ce fut bien l’instant le plus émouvant, car dans les verres où pétillait l’Epesses ou le Saint-Saph., on vit apparaître cette étoile qui est la garantie de la belle santé du breuvage. Cette confirmation inattendue réjouit tous ces Malleysans, qui d’un seul cœur votèrent pour l’Etoile Sportive de Malley. Il faut croire que c’était vraiment la « Bonne Etoile », car, pour pouvoir aligner ces 11 joueurs….(j’allais dire tueurs !) sur le terrain des Abattoirs, il fallait obtenir la bénédiction des pontifes de l’ASFA.
Comme l’assemblée de cette sacro-sainte fédération déroulait ses fastes à Genève cette année-là, papa Zbinden, Rogier et Bisule et quelques autres s’en allèrent prêcher le bon motif aux pays de Calvin. Roger, d’une voix rendue vibrante par l’émotion, déclama un laïus de sorte, se terminant par « Messieurs, 200 jeunes poitrines retiennent leur souffle en Malley, en attendant votre décision ». Cette phrase mémorable, malheureusement inconnue du grand public, eut le pouvoir de ramollir ces rigides Heren Docktoren, qui devinrent tout émus et si conciliants qu’ils en oublièrent le règlement… Ya!!! Ya!!! Sachez que, normalement, après avoir été accepté au sein de la reine mère l’ASFA, un club devait attendre au minimum une année avant d’obtenir son admission définitive. Or, ce soir-là, le carrossier venait de frapper un grand coup de marteau, puisque l’admission définitive fut signée, contre-griffée et tamponnée séance tenance.
« La première rencontre, sitôt après, de l’ES FC Malley se déroula sur le terrain des Abattoirs, en championnat de quatrième ligue, contre le FC La Sarraz que nos briscards écrasèrent par 7 à 0.
« Il est vrai que sept jours plus tard, le Sentier FC, dans son fief, rendait ce 7 à rien à Malley, ce qui fit dire à Bisule :
« -- Que voulez-vous, nous n’étions par préparés à l’altitude !
« Et voilà ! Après cette douche écossaise, nos courageux gaillards s’étaient vraiment mis dans le bain. Tenaces, ils se sont imposés et ont posé solidement les premières édifices actuel.
« Bravo ! Mes aïeux ! Je vous lève le chapeau, que je ne porte jamais, et sachez que les membres d’aujourd’hui sont conscients qu’ils vous doivent une belle dose de reconnaissance" |